Avant 1992, en sortant du village d’Oron, situé dans la vallée de la Nied, on pouvait apercevoir à droite sur une faible éminence - la cote 260 des militaires - le monument élevé par les gens d’Oron aux soldats français morts pour leur délivrance. Monument blanc, brillant au soleil et sur lequel étaient gravés les noms des 77 officiers, sous-officiers et soldats français inhumés hâtivement après la bataille du 20 août 1914. Tout à côté, un modeste poirier, un poirier sacré disaient les gens du pays, car il avait été un témoin blessé de la bataille d’Oron-Chicourt-Morhange. Il va vous dire ce qu’il a entendu, ce qu’il a vu ce jour-là, car tel un être humain, il avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre :

« Pendant sept heures consécutives, de 8 heures du matin à 3 heures de l’après-midi, j’ai assisté au plus épouvantable concert qu’il soit possible d’entendre : sifflement de balles, crépitement de la fusillade, aboiement ou miaulement des projectiles, fracas d’explosion d’obus, de shrapnels de tous calibres lancés par les Allemands tapis dans les bois de Chicourt et de Villers-sur-Nied. Je servais en quelque sorte de point de repère à l’ennemi pour atteindre nos Français en position dans mon voisinage, qui faisaient partie du 43e colonial et du 146e régiment d’infanterie, sous les ordres du général Wirbel (extrême gauche de l’armée de Castelnau).

 « Mais comment raconter en détail tout ce que j’ai vu ? C’est impossible. Bien que situé sur un mamelon de faible altitude, je dominais cependant la vallée de la Nied et toutes les routes du terrain de la bataille.

  «  J’ai vu tomber plus de quatre cents des nôtres, dont le colonel Tardiu, le commandant Gibault, le capitaine Battesti, le capitaine Saläum, le sous-lieutenant Gosbert, le brave maréchal des logis Hanrion, sans compter les officiers et soldats postés en éclaireurs en avant des bois de Chicourt.

   « À un certain moment, tout en continuant à entendre le vacarme infernal, j’étais aveuglé par la mitraille allemande qui m’avait dépouillé de mes branches et de mes feuilles. Comment n’ai-je pas, à mon tour,  succombé à mes blessures ? Dieu seul le sait. J’ai pu constater la belle conduite des gens d’Oron s’empressant de soigner les blessés remplissant les maisons, la salle d’école, l’église et je dois signaler, en particulier, le dévouement de l’instituteur, Joseph Guerbeurt, recueillant à ses risques et périls - ils étaient grands - les pièces d’identité et objets précieux trouvés sur les morts, afin de les faire parvenir à leurs familles en temps utile et par voie sûre. Le ruban rouge serait, certes, bien placé sur la poitrine de ce bon lorrain qui risqua sa vie. »

   « Après les combats, remis de mes émotions et de mes blessures ; mes branches ont repoussé et j’étais tout étonné, mais heureux, de porter au printemps des fleurs et à l’automne des fruits. Mon feuillage, le matin, donnait un peu d’ombre aux tombes sur nos morts, pieusement entretenues par les bonnes gens d’Oron « Voilà pourquoi l’on m’appelle le poirier sacré ».

Oron Monument