Après être intervenu à Vergaville, le 20 août 1914, à 1 heure du matin, le médecin auxiliaire Giraud du 23e B.C.A. affecté à la 2e compagnie, évoque le moment où le bataillon doit se replier en direction de Lunéville. Il faut abandonner les blessés et une partie de la formation sanitaire. A peine sorti de la zone où tombent les balles, il témoigne des difficultés de la marche en colonne sur la route fortement encombrée.

   « 20 août 18 h 30 – Nous arrivons à Bourdonnay. Beaucoup d’encombrement et de désordre. Les corps et les convois s’entremêlent. Le général Carbillet (29e DI) fulmine.

   Je cherche du pain et n’en trouve pas. Des femmes sont affolées : « Les Allemands vont venir ». Elles se tordent les mains ; ce désespoir nous peine, mais nous réjouit tout de même : nous sommes bien dans la vraie France.

   Un hussard nous apprend que l’état-major du 16e corps est près d’ici à Maizières. Les choses ne sont donc pas en si mauvais point, puisque nous sommes en liaison avec le 16e corps qui est, dit-on, victorieux. Nous voudrions rallier le 23e. Nous ne le retrouvons nulle part et bourdonnay se vide. Il ne faut pas que l’affaire de Gélucourt se renouvelle. Le 24e bataillon débouche, prend la route de Lagarde. Le repli continue.

   La marche devient de plus en plus difficile en raison de l’encombrement de la route. Nous longeons son bord gauche. A droite descendent des convois et de l’artillerie. Au milieu, des hussards. Tout cela se heurte et se mélange. Qu’arriverait-il si les Allemands lançaient des uhlans sur une pareille cohue, Ils feraient tous les prisonniers qu’ils voudraient. Nous essayons de marcher dans les champs. Des hommes y dorment. La nuit est trop sombre ; nous rencontrons des fossés, des fil de fer. Il faut y renoncer. Nous avançons lentement ; la marche est coupée de longs arrêts.

   23 heures – Nous sommes à Lagarde, où les combats de couverture furent si sanglants. C’est toujours la cohue. Voici des voitures d’ambulance du 16e corps qui vont à Lunéville. Qu’est-ce que cela signifie ? Le 16e corps est en pleine retraite, de même le 13e et 8e. Ils se sont heurtés comme nous à des retranchements bétonnés, hérissés de canons lourds. La défaite est générale. Il n’y a plus de tenaille ! Un général aux traits tirés qu’accompagne un groupe d’officiers à cheval, nous dépasse. C’est le général Taverna qui commande le 16e corps. Nous tombons de haut.

   Nous sortons de Lagarde, suivant toujours le 24e. Une odeur âcre, horriblement fétide nous prend à la gorge. Des Tumulus s’élèvent tout le long de la route, surmontés de croix de branchages qu’on devine dans la nuit. Nos soldats sont là-dessous, à peine recouverts de terre. C’est horrible.

   L’atmosphère change. Nous pénétrons dans un brouillard très dense, une humidité pénétrante. Nous franchissons un canal : le canal de la Marne au Rhin, que nous longions depuis un moment.

   Minuit – Nous arrivons à un petit village. Une plaque indicatrice porte le nom de Xures. Nous avons donc repassé frontière. Ordre est donné de prendre un temps de repos à la sortie du village. Il y a une ferme. Les chasseurs envahissent le grenier pour prendre de la paille. Certains emportent des gerbes non battues.

   Nous étendons deux toiles de tente sur le sol dans un fossé. J’ai un manteau alpin que j’ai rapporté de Dieuze ; je m’y roule et m’étends à côté de notre chef et de mes camarades. Nous sommes dans une ouate de brume, nous dormons ».

(Extrait du journal de marche du médecin auxiliaire Giraud)